Invité par le gouverneur de la province de la Tshopo pour sensibiliser la population de sa province surtout la jeunesse à s’enrôler dans les Fardc, le vice premier ministre, ministre de transport et voies de communication, Jean Bemba est attendu ce lundi 03 février 2025 à Kisangani où il va tenir un meeting à la grande place de la poste.
L’arrivée de Jean Pierre Bemba est contestée par une certaine opinion suite à sa posture d’ancien chef rebelle. Pour cette opinion, ce personnage n’est pas qualifié de sensibiliser la population de la ville de Kisangani sur le patriotisme. Elle demande au gouverneur de le remplacer par une personnalité neutre originaire de la Tshopo. Je vous propose de suivre l’intégralité de la correspondance de Patrick Mangala, ce jeune Boyomaise habitant à Paris en France adressée au gouverneur de province.
Objet : Mon désaccord avec l’invitation de Jean-Pierre BEMBA à Kisangani pour
mobiliser les jeunes à rejoindre l’armée.
Excellence Monsieur le Gouverneur,
C’est avec un coeur plein de douleur et d’un immense chagrin que je vous adresse cette lettre, en
tant que survivant de l’historique guerre de six jours qui a marqué à jamais la ville de Kisangani.
Les souvenirs de ce conflit, qui a causé la perte d’innombrables vies innocentes et a laissé des
séquelles indélébiles chez tant d’entre nous, hantent encore jusqu’aujourd’hui les esprits de
plusieurs boyomais.
En effet, l’annonce de l’invitation de l’ancien ministre de la défense et actuel patron des transports
et voies de communication, Jean-Pierre BEMBA à Kisangani pour mobiliser la jeunesse à
rejoindre l’armée réveille en moi des souvenirs terrifiants et des sentiments de trahison de votre
part, cher excellence. Cet homme, qui a soutenu les forces ougandaises responsables de notre
souffrance, ne peut être perçu autrement que comme un symbole de notre douleur et de notre
perte. Il porte encore sur ses mains et sa conscience, le sang de plusieurs boyomais, parmi
lesquels certains n’ont pas encore perçu leur fonds de réparation. Alors que les victimes de
Kisangani se bousculent pour percevoir leurs indemnisations, excellence monsieur le Gouverneur,
quel message voulez-vous envoyer à la population boyomaise en invitant un ancien rebelle
devenu aujourd’hui ministre de transport à Kisangani? Cette quête de visibilité que vous
cherchez, constitue une méfiance vis-à-vis des victimes de la guerre de six jour.
Excellence, pour vous rafraîchir la mémoire, cette guerre s’est déroulée à l’année 2000,
impliquant les armées ougandaise et rwandaise. Elle a éclaté au moment nous nous retrouvions à
la récréation à l’école maternelle mwana située non loin de l’aéroport militaire de simi – simi.
C’est sous une panique générale que nous avons quitté l’école sans connaître la direction à
prendre. Dans ces agitations, de mes propres yeux, enfant que j’étais, j’ai aperçu deux cadavres
près de l’hôpital de Rva. Pour ne pas abuser de votre temps, Excellence, je vous prie de lire le
rapport des Nations Unies sur la guerre de six jour à Kisangani.
Monsieur le Gouverneur, Kisangani a saigné, pleuré et souffert. Nous avons perdu des êtres
chers, des familles ont été décimées, et nos vies ont été bouleversées à jamais. Comment
pouvons-nous accepter de voir, aujourd’hui, cet homme venir dans notre ville pour nous exhorter
à rejoindre l’armée ? Cette décision est une insulte à la mémoire de ceux qui sont tombés et à
ceux qui continuent de lutter chaque jour pour surmonter les séquelles de cette guerre.
La province de la Tshopo regorge de personnalités respectées et influentes, des députés, des
ministres, des sénateurs et d’autres figures emblématiques qui peuvent accomplir cette mission de
mobilisation sans raviver les blessures du passé. Pourquoi infliger à notre communauté ce rappel
douloureux et cruel de notre histoire traumatisante ?
Excellence Monsieur le Gouverneur, veuillez écouter la voix des survivants, des familles
endeuillées et des citoyens de Kisangani. Annulez cette invitation et faites appel à des figures
plus neutres et respectées. Notre mémoire collective mérite d’être honorée et respectée. Vous
avez le pouvoir de prendre une décision qui montre compassion et respect envers les victimes de
la guerre de six jours. Je vous invite par ailleurs à vous concentrer sur les problèmes primordiaux
de la population: l’électricité , l’eau, les routes, les emplois etc.
J’appelle les notables de Kisangani et les personnes de bonne volonté de raconter à la jeune
génération la sombre histoire de la ville de Kisangani. Il est temps de le faire. Personne
n’accomplira ce devoir de mémoire collective à notre place. La vérité doit être dite à nos cadets.
Avec l’expression de mes hommages les plus sincères, je vous prie de prendre à considération ce
cri du cœur pour un honneur à la mémoire collective.
Patrick MANGALA victime de la Guerre de six jours.