Le 14 mai 2002, la ville de Kisangani sombrait dans l’horreur. En quelques heures, plus de 300 civils étaient massacrés par des éléments armés du Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCD) et des militaires venus expressément du Rwanda. Vingt-trois ans plus tard, la plaie reste béante, sans vérité ni réparation, et la République Démocratique du Congo continue d’errer dans une mémoire sélective.
Ce jeudi 15 mai 2025, Dismas Kitenge, président du Groupe Lotus, une organisation pionnière dans la défense des droits humains à Kisangani, a publié une réflexion poignante. Il y pose une question brutale, douloureuse : le massacre du 14 mai est-il un oubli ou le fruit d’un choix assumé pour l’impunité totale ?
La réponse de ce défenseur inlassable est nuancée. « Oui et non », écrit-il.
Un travail de mémoire effacé
Non, car, souligne Dismas Kitenge, grâce à la documentation rigoureuse menée par son organisation le groupe Lotus et d’autres défenseurs de droits humains tels que Dr Abissa, François Zoka, Faustin Toengaho, Jean Otemikongo, Blaise Baise, Laurent Simon Ikenge, souvent au péril de leur vie, le monde a été informé de ce carnage. Qualifié de crime de guerre et de crime contre l’humanité par la FIDH, Human Rights Watch et les Nations Unies, ce massacre figure désormais dans le Rapport Mapping de l’ONU. À ce titre, il relève de la compétence du FONAREV, l’organe en charge des crimes graves commis depuis 1993.
Mieux encore, Dismas Kitenge rappelle que c’est aussi grâce au travail de dénonciation que des avancées tangibles ont vu le jour : l’Ouganda a été condamné à verser 325 millions de dollars à titre d’indemnisation aux victimes de la guerre dite de « six jours » à Kisangani. « Sans la documentation des défenseurs, cette victoire symbolique n’aurait jamais été possible », soutient-il.
Promesses politiques non tenues
Mais oui, également, car l’État congolais, malgré ses engagements, a trahi la mémoire des victimes. Le président Félix Tshisekedi, lors de la commémoration du premier anniversaire du Genocost en 2023, avait promis justice, réparations et reconnaissance. Deux ans plus tard, rien n’a bougé. La politique de vetting annoncée où tous les présumés auteurs de graves violations des droits humains et du droit international devaient être écartés des responsabilités, n’est toujours pas appliquée.
Pire, les auteurs présumés de ces crimes circulent librement. Certains visitent même régulièrement les lieux du massacre, au mépris des survivants. Aucune cérémonie officielle, aucun moment de recueillement. « Même une simple minute de silence, même une simple gerbe de fleurs devant la paroisse Christ Roi de Mangobo, commune ayant connue plus de morts ou sur le pont Tshopo, où tant de corps furent jetés, aurait suffi », regrette Dismas Kitenge.
L’ingratitude envers les défenseurs des droits humains
Autre indignation : l’invisibilisation du travail des défenseurs des droits humains de Kisangani. « Le gouvernement congolais refuse toujours de reconnaître leur rôle essentiel. Ils ont incarné la résistance face à l’occupation étrangère, alors que l’État avait failli à son devoir de protection de frontières du pays, laissant entrée les envahisseurs Rwandais et Ougandais», dénonce-t-il.
Selon lui, ces femmes et ces hommes méritent une reconnaissance nationale. « Ils devraient participer au processus de paix, aux mécanismes de justice transitionnelle et de réconciliation nationale. Leur mise à l’écart est une injustice de plus. »
La justice transitionnelle ne peut pas être une affaire de gros sous
Enfin, Dismas Kitenge s’attaque à la gestion opaque des fonds d’indemnisation. À ses yeux, l’argent seul ne peut restaurer la dignité. Il dénonce le détournement de l’indemnisation ougandaise par des politiciens au détriment des véritables victimes. « Ce n’est pas de nouveaux fonds qu’il faut pour les victimes du 14 mai 2002, mais une politique de justice transitionnelle claire, concertée, centrée sur la vérité et la mémoire. »
Et de conclure : « La paix véritable repose sur la justice. Une paix sans justice est une paix précaire. »
Vingt-trois ans après, Kisangani attend toujours justice, mémoire et reconnaissance. Et les voix qui ont osé dire la vérité au monde continuent, dans l’ombre, de se battre pour que l’histoire ne s’écrive pas à l’encre de l’oubli.
Laurent Kangisa.